Alors que la COP 23 se déroule à Bonn en Allemagne, bien plus discrètement que la COP 21 de Paris il y a deux ans, 15 000 scientifiques de 184 pays interpellent spécialistes, décideurs et grand public dans un « Avertissement à l’humanité » publié dans la revue scientifique Bioscience. Leur constat est alarmiste et il devient un « impératif moral » d’agir sans tarder contre le « péril » qui menace l’avenir de notre planète sur le plan écologique. Les signataires soulignent qu’un « phénomène d’extinction de masse » est en cours, qui pourrait déboucher sur la disparition de plusieurs formes de vie. Parmi les problématiques à considérer, ils mentionnent « notre consommation matérielle intense » et la croissance démographique mondiale « rapide et continue », ou encore l’échec à enrayer la pollution et à protéger les habitats naturels. « L’humanité omet de prendre les mesures urgentes indispensables pour préserver notre biosphère en danger » résume le texte, invitant dès lors à mêler les actions individuelles et une pression sur les pouvoirs politiques. Pour ces scientifiques, plusieurs éléments montrent que « nous sommes capables d’opérer des changements positifs quand nous agissons avec détermination ». Ainsi, la diminution rapide des substances néfastes pour la couche d’ozone, la lutte contre la famine et l’extrême pauvreté, ainsi que la baisse du taux de fécondité ou du rythme de la déforestation dans plusieurs zones, sont autant de signes que « nous avons beaucoup appris ». Mais ces avancées loin d’être suffisantes doivent induire de nouvelles mesures. Le texte liste ainsi plusieurs exemples de « mesures efficaces et diversifiées que l’humanité pourrait prendre ». Parmi elles, protéger ou « ré-ensauvager » des régions afin de préserver la diversité des habitats et des espèces et « rétablir des processus écologiques », réduire le gaspillage alimentaire, privilégier une alimentation d’origine végétale, consommer des énergies « vertes » en diminuant la part des combustibles fossiles, ou encore aborder la question de la taille de la population humaine. Leur conclusion est sans concession : « Il sera bientôt trop tard ».

Le Président français Emmanuel Macron, qui est intervenu lors du volet politique de la COP 23, a rebondi sur la déclaration des 15 000 scientifiques, relayant leur constat en affirmant que « le seuil de l’irréversible a été franchi ». Il s’est engagé pour le financement du GIEC et a aussi plaidé pour une évolution de la taxe carbone. Pour Emmanuel Macron, le dérèglement climatique « ajoute de l’injustice à l’injustice, de la pauvreté à la pauvreté ». C’est pourquoi cette lutte serait, selon lui, « le combat majeur de notre temps ». Une expression faisant écho au discours de l’oratrice précédente, la Chancelière allemande Angela Merkel, qui venait de dire qu’il s’agissait d’un « sujet déterminant pour le destin de l’humanité ».

Face à ce défi immense, les politiques, comme chaque citoyen, doivent faire preuve de responsabilité. Oui, la notion de responsabilité me semble clé pour tendre vers des objectifs ambitieux vitaux pour l’avenir. Le philosophe allemand Hans Jonas, dans son livre Le principe responsabilité l’a très bien montré. Il en appelle même à une nouvelle conception. Pour lui, l’ancien concept de la responsabilité consiste à répondre de ses faits et gestes, à en subir les conséquences et à réparer le tort causé à autrui. Cette responsabilité est donc mesurée en fonction de ce qui a été fait. Or être vraiment responsable consiste aussi dans la détermination de ce qui est à faire et implique donc d’être acteur de la perpétuation de l’humanité dans l’avenir. Alors que pour Hans Jonas l’homme est en passe de devenir le pire ennemi de l’homme, son impératif se formule ainsi : « Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » (p. 30-31). Pour Hans Jonas, le prototype de ce genre de responsabilité est la responsabilité parentale. Cette responsabilité, comparable à la relation naturelle qu’un parent entretient vis-à-vis de ses enfants, est dans son essence empreinte de sollicitude et d’attention affectueuse, et peut répondre ainsi aux besoins de protection, et ce sans limite temporelle. Ce type d’attitude pourrait permettre aux humains d’appréhender leur relation avec l’ensemble des vivants qui les entourent en se projetant sur leur à-venir. Or face aux défis d’aujourd’hui, une attitude responsable implique forcément une part d’autolimitation. C’est vrai de notre consommation, mais aussi du développement démographique. Dans le récit biblique de la Création, Adam et Ève sont bénis par Dieu, puis invités à « être féconds et prolifiques, à remplir la terre » (Genèse 1.28). Aujourd’hui, alors que la population galopante de la planète pose question, féconder la terre implique probablement de limiter les naissances (malgré les questions existentielles et éthiques que cela peut poser). La fécondité, qui est la responsabilité des humains, consiste sans doute moins à multiplier qu’à prendre soin de la Création existante et à préserver une vie possible, respectable et heureuse pour les générations à venir.

 

Gabriel Monet

Le 16 novembre 2017