Mardi 11 avril, peu avant son match de ligue des champions contre Monaco, l’équipe de Dortmund a été visée par un attentat. Heureusement, les trois explosions n’ont fait que des dégâts relativement mineurs et un seul blessé est à déplorer : le défenseur Marc Bartra. Le match a été reporté au lendemain, et si le côté sportif de l’événement demeurait, il était dépassé par des considérations extra-sportives. Dès l’annonce du report du match, dans les tribunes les spectateurs de Dortmund et de Monaco ont manifesté beaucoup d’empathie et de compréhension. La soirée a souvent été partagée dans l’amitié, de nombreux Allemands invitant les supporters monégasques à dormir chez eux pour attendre le match du lendemain. Le match venu, le protocole a été marqué par de multiples gestes de fraternité et de communion entre les supporters des deux camps. Le speaker a commencé en affirmant : « Votre soutien et vos encouragements dans le stade, hier soir, nous a beaucoup émus. Merci Monaco ». Reconnaissance à laquelle les Monégasques ont répondu par des applaudissements nourris et une longue ovation de leurs homologues. Le stade entier, et en particulier la tribune la plus imposante d’Europe qu’on appelle « le mur jaune », où derrière l’un des buts les fans portent tous le maillot au couleur du club, a alors entonné avec émotion le vibrant « You’ll never walk alone » (Vous ne marcherez jamais seuls), chanson qui prenait une dimension bien plus grande que le seul habituel soutien sportif. Monaco l’a finalement emporté 3-2, mais les supporters allemands, conscients de l’état psychologique de leurs joueurs, ont été indulgents et ont communié avec leur équipe qui s’était mise en ligne devant eux, alors que les supporters de Monaco scandaient eux aussi : « Dortmund ! Dortmund ! ». Une fois l’euphorie du match passée, les acteurs se sont exprimés. On peut comprendre la frustration de l’entraîneur allemand qui aurait préféré un report plus lointain de ce match, mais la tonalité générale tendait à relativiser les choses. Ainsi le joueur du Borussia, Nuri Sahin, a affirmé : « Le football n’est vraiment rien après ce que nous avons vécu. Je sais que nous avons une belle vie, nous gagnons beaucoup d’argent, nous sommes célèbres, mais à cette minute-là, ce que nous avons vécu, ce que nous avons souffert… Quand je pense à ma femme et mes enfants, croyez-moi, le football n’est rien ». Kylian Mbappé, héros sportif monégasque, auteur de deux buts, a bien résumé du haut de ses 18 ans l’état d’esprit de tous : « Sur ce coup-là, on était tous ensemble. Il n’y avait pas de clan ».

D’un côté, on aimerait que des choses comme cela n’arrivent pas, ni à Dortmund, ni à Stockholm, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Londres, ni nulle part. D’un autre côté, on ne peut que se féliciter qu’à chaque fois, la fraternité émerge dans l’adversité, et cela est plutôt réjouissant. Je dis seulement « plutôt » réjouissant, car trop souvent, la fraternité est à géométrie variable… On parle beaucoup des attentats en Occident qui suscitent beaucoup d’émotions, on parle bien peu et on manifeste beaucoup moins de fraternité quand ces attentats ont lieu en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou en Somalie, où ils sont en fait plus nombreux et plus destructeurs. Mais ne mettons pas d’ombre à la fraternité quand elle advient, au contraire… Peut-être que cette fraternité dans l’adversité devrait au contraire nous inciter à être plus fraternels dans toutes les situations. Si seulement tous les matchs généraient entre les joueurs et entre les spectateurs plus de respect. Si les candidats à l’élection présidentielle pouvaient passer un peu moins de temps à critiquer leurs concurrents et un peu plus à proposer leur projet de manière constructive, ils seraient plus en phase avec la devise de la République française dont l’un des trois mots est précisément la fraternité. Si entre les nations, il y avait un peu plus d’écoute et de compréhension, un peu plus de désir de marcher ensemble, l’Union européenne aurait meilleure réputation et l’ONU aurait un peu plus d’utilité. A tous les niveaux, collectifs ou individuels, la fraternité, même dans l’adversité, gagnerait à être une priorité. Dans la Bible, l’apôtre Paul insiste dans ce sens. Alors qu’il y avait des tensions et des divergences de vues entre les chrétiens de Rome, il invite les uns et les autres à s’accueillir mutuellement, à se respecter dans leurs différences. Il reconnaît la nécessité que « chacun, en son jugement personnel, soit animé d’une pleine conviction », mais il ajoute : « Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère ? […] Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle. […] Que chacun de nous cherche à plaire à son prochain en vue du bien, pour édifier » (Romains 14.5,10, 15.2). Une exhortation d’un autre temps mais qui demeure plus vraie que jamais. Si l’on peut se réjouir de la démonstration de la fraternité à Dortmund, qu’elle soit une invitation à plus de fraternité pour tous, en toutes circonstances !

 

Gabriel Monet

Le 12 avril 2017